« On n’est pas des biens dans les mains des politiciens et des banquiers » - Une lettre de l'Espagne

13.06.2011
Une lettre par des universitaires espagnoles et jeunes militants du mouvement du 15 mars contre les politiques de rigueur budgétaire et de réduction salariale, imposé par l’Union Européenne, la Banque Centrale Européenne et l’FMI. La lettre vise à briser la désinformation médiatique sur le mouvement à l’étranger et invite à discuter des alternatives démocratiques à ce régime.

Cher(e)s ami(e)s,

Dans la mesure où les moyens de communication conventionnels ne rendent pas compte fidèlement des événements qui ont actuellement lieu en Espagne et que de nombreux amis et collègues d’autres universités européennes nous demandent expressément des informations, un groupe composé d’universitaires espagnols et de jeunes qui participent au mouvement a convenu, en accord avec le sentiment général, de donner les précisions suivantes :

1. DÉSINFORMATION

Le manque d’information est en lui-même un problème qui doit être souligné. Alors qu’on pourrait attendre de nos démocraties qu’elles défendent la liberté d’expression, la minimisation et la déformation des événements par les médias sont révoltantes et doivent conduire à une série de réflexions. Les médias minimisent ce qu’il se passe parce qu’ils prêtent très peu d’attention à un ensemble d’événements pourtant à l’origine d’un mouvement de masse dont la signification est, à s’en tenir aux dernières décennies, inédite. Ils minimisent la portée des événements parce qu’ils n’y voient que la conséquence de problèmes contingents et internes liés à la crise économique et politique de notre pays, alors qu’à l’inverse, les protestations et les revendications dépassent le contexte espagnol et se réfèrent à la situation actuelle de l’Europe, de l’Occident et du monde. Par ailleurs, les médias déforment la réalité parce qu’ils se servent de la moindre « erreur » ou « dérive » par rapport à la ligne générale fixée par le mouvement pour en faire une de ses caractéristiques principales. Ainsi, se réfèrent-ils souvent aux jeunes comme à des « anarchistes » ou à des « antisémites » sans idées concrètes qui souhaitent empêcher le libre jeu des élections démocratiques. Mais, comme nous allons le montrer, tout ceci est faux.

2. POUR UNE DÉMOCRATIE RÉELLE MAINTENANT

Le mouvement a commencé par des manifestations réunissant le 15 mai des milliers de personnes dans toute l’Espagne. Il est évident que ces manifestations ont lieu avant les élections municipales, mais elles ne cherchent pas pour autant à empêcher la tenue du scrutin : elles rappellent seulement un seuil d’exigences démocratiques au dessus duquel doivent s’élever ces élections. Les manifestants n’ont soutenu ni répudié aucun parti politique. Leurs revendications sont pré-politiques car elles prennent pour objet l’exercice même de la démocratie en questionnant le modèle démocratique (affaibli par quelques partis peu respectueux du mandat constitutionnel qui fait d’eux les vecteurs de la participation populaire) et la portée de la démocratie (puisqu’une démocratie qui se voit confisquer les décisions économiques n’en est pas une).

C’est dans cette perspective que des revendications de fond ont été faites : réforme de la loi électorale (qui favorise un modèle bipartite en mesure de marginaliser les autres options, existant déjà ou à créer), élargissement de la démocratie participative (qui corrige le modèle actuel par l’introduction, d’une part, de dispositifs qui augmentent la participation démocratique et, d’autre part, par le contrôle judiciaire de l’intrusion de l’économie dans la politique), dénonciation du lien entre la majorité de la classe politique et les pouvoirs économico-financiers, du manque de transparence, de la corruption et, surtout, de la carence chez nos gouvernants d’authentiques idées, d’idées qui aient une valeur en elles-mêmes et qui ne se réduisent pas à leur caractère pragmatique et conjoncturel pour résoudre des problèmes à court terme.

En ce sens, le mouvement s’inscrit dans le cadre d’une tradition morale républicaine pour laquelle, d’un côté, la vie politique doit faire partie de la vie de tout citoyen qui se respecte et s’assume en tant que tel, mais qui, d’un autre côté, soutient que vivre exclusivement de la politique corrompt profondément toute responsabilité publique, ce qui implique que ces responsabilités soient provisoires et ouvertes à la rotation citoyenne. Le mouvement demandait et continue à demander à la classe politique une réflexion sur la situation générale dans laquelle nous nous trouvons, non seulement en Espagne, mais aussi en Europe, où la crise n’est pas seulement économique : « crise » des valeurs qui permettent de dépasser la logique des marchés et du bien-être matériel.

Dans ce contexte, il faut souligner que le caractère universel de toutes ces revendications est apparu de plus en plus explicite, puisque, dans le domaine économique, elles se référaient à la citoyenneté européenne en général (dans la mesure où est exigé que les plus pauvres, qu’ils soient espagnols ou de n’importe quel autre pays, ne payent pas la crise économique) et qu’elles étaient adressées au monde entier, à l’échelle d’un monde globalisé (en réclamant une réflexion sur les différences de pouvoir engendrées entre les différents « mondes », premier, second ou tiers monde).

3. « CAMPEMENTS »

Les manifestations du 15 M ont été suivies par ce qu’on a appelé des « campements » [acampadas]. Ces campements sont des processus de réflexion citoyenne qui ont lieu dans les places de presque toutes les villes espagnoles. Des milliers de personnes, d’abord des jeunes, puis, immédiatement après, des individus de tous les âges, ont convergé vers ces places. Les réflexions prennent la forme d’assemblées, au sein d’un espace qui, en sa forme, renoue avec des expériences de participation publique massive qui, depuis l’antiquité, nous rappelle que la félicité consiste aussi à partager ce qu’on a en commun et ne se réduit pas à la recherche du succès individuel à travers la mise en concurrence des uns avec les autres. Comme dans toute transformation politique noble, on retrouve le chemin vers des expériences démocratiques que le mainstream académique considérait caduques. Les valeurs de la démocratie grecque ou des conseils ouvriers de 1956 à Budapest, les expériences anarchistes ou le système suisse sont discutés dans des débats d’une qualité théorique plus que respectable. Parmi ceux qui prennent parole, certains sont professeur à l’université, d’autres sont routiers, fonctionnaires ou femmes au foyer et ont préparé consciencieusement leurs interventions. Pour mépriser ce mouvement, il faut être très peu libérale, au sens originel du terme, celui de la révolution espagnole e 1812 ; comme le dirait le conte de Toreno, seuls peuvent être hostiles des personnes « aigris par la vanité, par l’envie ou, du fait d’une punition bien méritée, tous les égoïstes, tous les mauvais citoyens à qui aucun gouvernement ne plaît et qui n’ont d’autres patries qu’eux-mêmes ».

Les personnes réunies respectent certains « minimums indispensables » : comportements réflexifs pré-politiques (indépendance par rapport aux partis politiques), comportements absolument pacifiques, rejet de toute forme de hiérarchie qui ne soit pas issue de l’argumentation ou encore possibilité d’intervention pour tous. Les « inquiétudes » et les « problèmes » discutés sont par la suite formulés d’une manière consensuelle. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ces assemblées, y compris des critiques, mais à condition de ne pas occulter à quel point elles vivifient notre vie politique et enrichissent l’expérience personnelle de ceux qui y participent.

Ce mouvement s’est attiré la sympathie d’une bonne partie de la population espagnole, mais a aussi provoqué son enthousiasme car il a mis fin à des décennies d’inertie et d’individualisme, en faisant apparaître une responsabilité civique, une capacité d’autogestion, des gestes de respect à l’égard d’autrui… qui ont été tristement absents de la vie espagnole depuis la transition politique.

Les préoccupations de ces assemblées sont de deux ordres. Dans le domaine politique, elles souhaitent la continuation et l’amplification des questionnements, déjà présents dans les manifestations du 15 mai, au sujet de la nécessité d’une démocratie réelle. Est apparue, entre autres choses, la nécessité d'une société civile qui pourrait prendre une forme réticulaire, sans « sujet » central privilégié, dans laquelle les idées se construisent dans le cadre d’interactions multiples et multidirectionnelles. On peut aussi souligner le désir de transformation de ce qui a été désigné comme les « masses » (souvent qualifiées d’« aveugles », passives, « manquant de principes », soumises, etc.) en une nouvelle forme de réseau à grande échelle capable de rester lucide, de produire de nouvelles idées, de consolider les défenses contre les forces d’inertie qui gouvernent les êtres humains.

On observe aussi des préoccupations d’un autre ordre : celles qui touchent à la culture et aux styles de vie de nos sociétés. Entrent ici les protestations contre la domination du néolibéralisme, qui n’est pas seulement une façon de concevoir le travail et l’économie, mais un style de vie et une compréhension du monde. Quand la phrase « nous ne sommes pas des marchandises dans les mains des politiques et des banquiers » est écrite sur des milliers de pancartes, cela veut dire, assurément, que nous devons nous protéger du pouvoir économique. Ceci dit, là n’est pas toute la signification. Il s’agit aussi de dire que l’être humain, en tant que tel, « ne peut être traité comme une marchandise », que l’être humain ne peut perdre son autonomie, sa capacité de jugement, sa créativité et se convertir en un pur consommateur, en un simple objet à disposition d’un mode de vie dans lequel il est mû par des stratégies utilitaires (le pragmatisme sans idées nobles ou la compétitivité). S’expriment ici aussi les inquiétudes qui touchent à la nécessité de repenser le sens du « progrès » et le type de « progrès » que nous souhaitons, dans la mesure où si le progrès est seulement monétaire ou technologique, il ne mobilise pas ce qui est proprement humain. C’est pour toutes ces raisons que ce mouvement ne peut être confondu avec le mal être propre aux personnes qui vivent « confortablement » et qui regrettent leur bien être matériel. L’« indignation » demande à l’Espagne, à l’Europe et au monde une réflexion sur ce qu’implique la « dignité » de l’être humain.

A l’heure actuelle, ce mouvement, qui oscille entre la transformation politique et culturelle, attire l’attention du monde universitaire espagnol, précisément parce qu’il a montré sa portée universelle. En ce moment, les universités de notre pays sont entrées dans un processus d’unification de leurs efforts pour montrer, dans la continuité de tout ce qui vient d’être dit, le caractère philosophique des motivations profondes du mouvement : la nécessité de repenser notre destin européen, notre décadence résultant du manque d'horizons de sens partagés et, par la même occasion, de repenser le destin de l'humanité.

9 juin 2011,

Germán Cano Cuenca, Université d’Alcalá

José Luis Moreno Pestaña, Université de Cadix

Luis Sáez Rueda, Université de Grenade

Traduction de Stanislas Morel