Appel « Sciences sociales, sciences critiques »

30.08.2012
A call from the French association « Champ libre aux sciences sociales » for collective action against the politics of deterioration of the conditions of production and diffusion of critical social science. It proposes amongst others the creation of zones free from commercial interest within editions and within the domain of translations as well as the formation of solidarities that engender the diffusion of critical social knowledge amongst and its appropriation by most people.

Les sciences sociales n’ont jamais été aussi nécessaires. Elles n’ont jamais été aussi menacées. Non de disparaître mais, plus sournoisement, d’être anesthésiées dans ce qui est à leur fondement, la critique, critique sociale et critique théorique sans lesquelles il n’est de sciences sociales dignes de ce nom.

Bureaucratisation de la vie académique, routinisation des procédures de recherches, précarisation des moyens scientifiques, prolétarisation des acteurs de la recherche, marchandisation des biens intellectuels, les conditions de production et de diffusion des sciences sociales ne cessent de se dégrader. Leur identité est en jeu que ce soit dans les institutions d’enseignement (lycée, université), organismes de recherche, ou sur les rayons des bibliothèques ou de librairie.

La définition même du travail scientifique est en cause : construction des objets de recherche, élaboration des instruments d’analyse (problématique, concepts, méthodes), démarche comparative dans l’espace et dans le temps, réflexivité fondée sur la connaissance des fondements sociaux et épistémologiques des disciplines et des formes de pensée. Ces procédés, ces procédures, ces argumentaires trouvent de moins en moins leur place, notamment sur le marché éditorial.

Cette asthénie scientifique impose une réaction. Celle-ci ne saurait se limiter à la défense de l’une ou l’autre des disciplines constituées. La pensée critique est autant une manière de penser qu’une manière d’agir : penser pour agir mais aussi agir pour penser, penser le monde social et ses multiples transformations. Face au double danger de l’académisation et de la marchandisation des productions des sciences sociales, nous voulons créer un espace autonome où puissent se retrouver et se rencontrer ceux qui attendent de ces dernières ni redondance ni connivence, mais un véritable travail de pensée.

Car aujourd’hui, les sciences sociales n’ont pas l’écho qu’elles devraient et qu’elles pourraient avoir. Leurs producteurs ont toujours au moins un temps et un coup de retard. Et ce n’est pas sans étonnement ni nostalgie que nombre d’entre eux se souviennent de la conjoncture des années 1990, lorsque Pierre Bourdieu constituait dans le monde, et mieux qu’en France, une référence écoutée. Les programmes de formations des enseignants du secondaire se définissent dorénavant, et bien plus qu’avant, en fonction des attentes que les managers voudraient voir reconnues par les usagers. Le travail d’enquête tend à disparaitre. Trop de travaux de ce type s’orientent en fonction de la dernière perception à la mode des débouchés, entre autres par les étudiants. Emportés par des impératifs commerciaux intellectuellement discutables, beaucoup d’éditeurs ne laissent pas leur chance à des recherches qui, par définition, n’ont pas les faveurs des mieux nantis. Les espaces de diffusion concédés à l’exercice intellectuel sont devenus des réserves et ceux qui restent sont abandonnés aux experts officiels.

Une dynamique qui s’entretient d’elle-même menace ainsi de disparition un style de produits intellectuels distanciés et critiques, mal reconnus et mal connus.

Il est vrai que les sciences sociales rencontrent des difficultés propres :

  • Elles doivent convaincre que la recherche peut mieux connaître les relations de la vie quotidienne que ceux qui sont pris au sein de celles-ci.
  • La technique nécessaire aux sciences sociales fait souvent rejeter leurs propos réputés incompréhensibles.
  • Le sociologue, et notamment le sociologue politique, est toujours suspecté par l’anti-intellectualisme ordinaire de prétendre au prophétisme.
  • Les mécanismes les plus subtils d’assujettissement sont d’autant plus aisément supportés qu’ils restent invisibles, comme l’air qui pèse sur nos épaules.
  • S’agit-il d’expliquer des phénomènes sociaux ? La spécialité des sociologues, qu’on ne discuterait pas une seconde à un biologiste, un physicien, un économiste, est immédiatement jugée insupportable par le premier journaliste venu.

On n’arrive pourtant pas à croire que les sciences sociales soient inutiles : au contraire. Entre autres, pour faire échapper à la culpabilisation que l’univers concurrentiel tend à accentuer. Mais aussi parce que la maîtrise des armes pour se défendre contre la domination culturelle fait partie de la culture indispensable. Si enfin elles étaient entendues, la sociologie pourrait même prévenir parfois les politiques publiques et les entreprises politiques que l’on sait d’avance vouées à l’échec. Elle pourrait aider à mettre en question la violence des routines bureaucratiques et les aliénations par le travail. Est-ce que le seul avenir envisageable est l’entreprise généralisée et le marché son instrument indiscutable ? Est-ce que le probable épuise l’univers des possibles ? Les sciences sociales ne cessent de rappeler que ce que l’histoire a fait, l’histoire peut le défaire.

Nous pensons souhaitable de donner une force éditoriale rénovée aux résultats des enquêtes en sciences sociales. Nous pensons souhaitable d’en assurer une vulgarisation informée, une diffusion élargie.

L’association « Champ libre aux sciences sociales » se propose, par la force des sociologues qu’elle met en réseau, d’augmenter leur capacité collective à être plus librement publiés, plus largement entendus, plus facilement mis à la disposition de ceux qui ne se font pas au monde tel qu’il va. Elle voudrait constituer et consolider des zones libres dans l’édition et la traduction. Elle oeuvrera, en outre, à créer des solidarités, pour que les acquis des sciences sociales servent et soient discutés par le plus grand nombre, avec l’espoir qu’ils deviennent populaires.  

 

Catherine Achin (Université Paris Est Créteil)

Martina Avanza (Université de Lausanne)

Alban Bensa (EHESS)

Laure Bereni (CNRS)

Stéphane Beaud (Ecole Normale Supérieure)

Willy Beauvallet-Haddad (Université de Strasbourg)

Sophie Béroud (Université Lyon 2)

Romain Bertrand (CERI Sciences-Po)

Céline Bessière (Université Paris Dauphine)

Anna Boschetti (Université de Venise)

Isabelle Bruno (Université Lille 2)

Donald Broady (Université d’Uppsala)

Marie Cartier (Université de Nantes)

Christophe Charle (Ecole Normale Supérieure)

Isabelle Charpentier (Université Versailles Saint Quentin en Yvelines)

Eric Darras (LaSSP Institut d’Etudes Politiques de Toulouse)

Marine De Lasalle (Université de Strasbourg)

Christian De Montlibert (Université de Strasbourg)

Abram De Swaan (Université d’Amsterdam)

Yves Dezalay (CNRS)

Paul Dirkx (Université Nancy 2)

Keith Dixon (Université Lyon 2)

Jacques Dubois (Université de Liège)

Vincent Dubois (Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg)

François-Xavier Dudouet (Université Paris Dauphine)

Jean-Michel Faure (Université de Nantes)

Sylvia Faure (Université Lyon 2)

Olivier Fillieule (Université de Lausanne)

Julien Fretel (Université de Picardie)

Sandrine Garcia (Université Paris Dauphine)

Bertrand Geay (Université de Picardie)

Boris Gobille (Ecole Normale Supérieure Lyon)

Sybille Gollac (Ecole Normale Supérieure)

Johan Heilbron (CESSP Paris, EUR Rotterdam)

Odile Henry (Université Paris-Dauphine CSE-EHESS)

Nicolas Jounin (Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis)

Joseph Jurt (Université de Fribourg)

Michel Koebel (Université de Strasbourg)

Bernard Lacroix (Université Paris Ouest Nanterre)

Rose-Marie Lagrave (EHESS)

Sylvain Laurens (EHESS)

Frédéric Lebaron (Université de Picardie)

Catherine Leclercq (Université de Poitiers)

Rémi Lefebvre (Université de Lille 2)

Bernard Lehman (Université de Nantes)

Rémi Lenoir (Université Paris 1 CSE-EHESS)

Olivier Masclet (Université Paris V)

Lilian Mathieu (Ecole Normale Supérieure Lyon)

Gérard Mauger (CSE CNRS)

Jérôme Meizoz (Université de Lausanne)

Christine Menesson (Université Toulouse 3)

Julian Mischi (INRA)

Mathias Millet (Université de Poitiers)

Jose-Luis Moreno Pestana (Université de Cadix)

Erik Neveu (Institut d’Etudes Politiques de Rennes)

Frédéric Neyrat (Université de Limoges)

Nicolas Offenstadt (Université Paris 1)

Cécile Péchu (Université de Lausanne)

Willy Pelletier (Université de Picardie)

Michel Pialoux (CSE EHESS)

Franck Poupeau (CRESPA-CSU)

Bertrand Réau (Université Paris 1)

Philippe Riutort (Laboratoire Communication et politique, Lycée Henri IV)

Joseph Romano (Université Nancy 2)

Violaine Roussel (Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis)

Guillaume Sacriste (Université Paris 1)

Grégory Salle (Clersé CNRS)

Olivier Schwartz (Université Paris 5)

Julie Sedel (Université de Strasbourg)

Franz Schultheis (Université Saint Gallen)

Arnault Skornicki (Université Paris Ouest Nanterre)

Eric Soriano (Université Montpellier 3)

Charles Soulié (Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis)

Lucie Tanguy (GTM CNRS)

Sylvie Tissot (Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis)

Antoine Vauchez (Université Paris1)

Xavier Vigna (Université de Bourgogne)

Christophe Voillot (Université Paris Ouest Nanterre)

Bernard Voutat (Université de Lausanne)

Laurent Willemez (Université Versailles Saint Quentin en Yvelines)

Tassadit Yacine (LAS, EHESS)

Claire Zalc (IHMC Ecole Normale Supérieure)